cahiers de langue et de litterature
Volume 1, Numéro 12, Pages 7-18

Soufisme Et Ecriture Narcissique Boudjedrienne

Auteurs : Radia Benslimane .

Résumé

Rachid Boudjedra affirme que : « Ce n’est que parce qu’elle excède, qu’elle dérange et qu’elle débusque l’homme immergé, que la littérature est intéressante. ». Dans cette optique, son écriture, en tant qu’excès, subvertit les lois sociales, idéologiques, philosophiques, narratives, etc. ; c’est, probablement, en ce sens qu’elle est recherche insatiable de L’intelligibilité du monde. Aucune idée bien arrêtée, aucune formule achevée ni vocables limités ne peuvent cerner le monde boudjedrien ? Les phrases et les mots dans ses textes sont répétés à l’infini, tout comme les soufis psalmodient les paroles divines. L’œuvre de l’auteur prend, ainsi, la forme d'une prière ou d'une incantation. Elle tourne sur elle-même à l’instar de la danse du derviche tourneur. Ce dernier, une main tendue vers le ciel, l’autre tournée vers la terre, mène une danse douce et reposante dans un mouvement circulaire. D’ailleurs, Boudjedra a toujours revendiqué son appartenance à la tradition mystique soufie qui remonte à la civilisation arabo-musulmane. Seulement, la similitude qu’on croit discerner n’est qu’apparence. Le soufisme accorde en réalité une grande importance aux pratiques conduisant à la mortification de l’égo, alors que l’unité de l’œuvre boudjedrienne vient essentiellement d’un sujet unique : celui d’un moi narcissique qui entend s’imposer. Dans la tradition soufi al ‘’Huwa’’ (lui) est un indicateur de l’antériorité et de la postériorité divine. Boudjedra, quant à lui, revendique al ‘’Ana’’ (le soi), qui engage l’ethosdel’écrivain, entendu comme l’ensemble des moyens par lesquels ce dernier rend l’image de soi omniprésente dans ses textes. C’est pour ainsi dire qu’il assigne également le rôle de subvertir le langage soufi. On s'aperçoit rapidement, en parcourant les romans de Rachdi Boudjedra que son écriture s’abreuve et s'inspire d’une vaste littérature universelle, mais aussi des idées des grands artistes. Son œuvre accueille des textes et des discours divers, ce qui fait d’elle un espace interculturel très varié. Car pour lui il est évident que : « toute littérature est la répétition d'une autre littérature. ». Onpourraciter en guise d'exemple Joyce, Proust, Camus, Faulkner, Claude Simon, etc., on notera aussi la présence perceptible de certains noms propres à la culture arabo- 8 islamique qui se bousculent et qui reviennent inlassablement d'un écrit à un autre. Il s’agit surtout des poètes mystiques musulmans (soufis) de la période médiévale. On citera particulièrement la présence accrue d’Ibn Arabi et d'Ibn Rûmî. Au-delà de l‘admiration de Boudjedra pour ces auteurs, ses œuvres sont parsemées de références directes et indirectes à leurs textes, démontrant ainsi que son écriture s’enrichit et s’alimente de leurs pensées. S’il est ainsi, c’est, probablement, parce qu’il voudrait que sa quête soit illimitée comme l’univers spirituel soufi. En effet, il est évident que Boudjedra s’est beaucoup inspiré, à la fois stylistiquement et thématiquementdes poèmes soufis. On retrouve, en particulier, la même structure concentrique et circulaire du texte ainsi que l’omniprésence du thème de l’amour. Mais la question qui se pose à nous : est-ce que l'auteur est réellement écrasé par tous ces noms à l'intérieur de son propre texte ?Pourtant, on serait plutôt tentée de dire que tous les discours des autres rapportés dans les romans de Boudjedra nous renvoient, sans cesse, à sa propre personne.

Mots clés

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